(…voici l'article qui m'a lancé dans le débat italien il y a quatre ans. Il n'a pas perdu d'actualité, comme vous verrez. Mes remerciements à Paul Friedrich pour sa traduction du texte de l’article. J’ai pensé bon retenir quelque faute dont je déclare ma responsabilité…)
Il y a un an (en juillet 2010, note du traducteur), je débattais avec Aristide et lui demandais comment était-il possible que la gauche italienne ait revendiqué avec tant de fierté la paternité de l’Euro : ne voyait-il pas à quel point c’était contraire aux intérêts de son électorat ? Une demande similaire à celle de Rossanda. Aristide, économiste de gauche, me répondit “Cher Alberto, les coûts de l’Euro, comme tu dis, sont connus, tous les manuels les expliquent. Nos hommes politiques les voient aussi, mais ils ne peuvent pas les expliquer à leurs électeurs : si ces derniers avaient pu comparer les coûts et les bénéfices, ils n’auraient jamais accepté l’Euro. En maintenant les électeurs dans l’ignorance, nous avons pu agir, les mettant dans une impasse dont ils ne peuvent sortir qu’en décidant de faire la chose juste, c’est-à-dire d’avancer vers l’union totale, fiscale et politique, de l’Europe.” En résumé : “le peuple ne sait pas quel est son intérêt : heureusement à gauche nous le savons et nous le ferons contre sa volonté”. Ou encore : “je sais que tu ne sais pas nager et que si je te mets dans la piscine tu vas te noyer.... à moins que tu ne “décides librement” de faire la chose juste : apprendre à nager”. Une sage décision que tu prendras après un débat loyal, fondé sur le fait que je te fonce dessus à pleine vitesse et que je te jette à l’eau. Belle conception de la démocratie pour un intellectuel de gauche ! Ce paternalisme terrifiant peut sembler plus physiologique chez un démocrate-chrétien, mais ça ne devrait pas l’être. “Il est toujours beau de régner, n’importe comme on y parvienne” dit Charlemagne dans l’Adelchi de Manzoni. Le catholique Prodi n’a pas lu la suite. S’il avait continué, il aurait vu que pour le catholique Manzoni la Realpolitik finit en tragédie : la fin ne justifie pas les moyens. Il est tragique de croire que “Plus d’Europe” puisse résoudre les problèmes : c’est un argument dont la futilité ne peut s’apprécier que si on analyse d’abord la véritable cause des tensions actuelles.
La dette publique n’y est pour rien
L’unanimité avec laquelle la gauche et la droite continuent de se concentrer sur la dette publique est consternante. Que la droite le fasse n’est pas anormal : la contre-attaque idéologique dirigée contre l’intervention de l’Etat dans l’économie est au cœur de la contre-réforme qui a suivi l’effondrement du mur de Berlin. Ceci est clair pour Rossanda. Je rappelle qu’aucun économiste n’a jamais affirmé, avant le traité de Maastricht, que la viabilité d’une union monétaire exige le respect de seuils sur la dette publique (les 60% dont Rossanda parle). Le débat sur la “convergence fiscale” est né après Maastricht. Rappelons-nous au passage que ces seuils sont insensés. Maastricht est un manifeste idéologique : moins d’Etat (donc plus de marché). Mais pourquoi donc ici (à gauche) personne n’ose ouvrir le débat sur Maastricht ? Cela, Rossanda ne l’a pas vu et ne se l’est pas demandé. Si le problème était la dette publique, en 2008 la crise aurait touché d’abord la Grèce (avec une dette publique à 110% du PIB) puis l’Italie (106%), la Belgique (89%), la France (67%) et l’Allemagne (66%). Les autres pays de l’Eurozone avaient des dettes publiques inférieures. Mais la crise a explosé d’abord en Irlande (avec une dette publique de seulement 44% du PIB), en Espagne (40%), au Portugal (65%) et seulement après en Grèce et en Italie. Qu’ont en commun ces pays ? Pas la dette publique (très faibles pour les premiers pays touchés, très élevées pour les derniers) mais l’inflation. Déjà en 2006 la BCE indiquait qu’au Portugal, en Irlande, en Grèce et en Espagne l’inflation ne convergeait pas vers celle des pays “vertueux”. Les PIGS étaient un club à part, distinct du club du mark (Allemagne, France, Belgique...) et c’est cela le vrai problème : les économistes savent depuis longtemps que des taux d’inflation différents dans une union monétaire conduisent à une crise de la dette extérieure (qui est essentiellement privée).
Inflation et dette extérieure
Si dans un pays X les prix augmentent plus vite que ceux de ses partenaires, X exporte toujours moins et importe toujours plus (car les produits de X deviennent plus chers que ceux de ses partenaires), mettant en déficit la balance des paiements. La monnaie de X, nécessaire pour acheter ses produits, est moins demandée et son prix diminue. En fait, X dévalue : dans ce cas, ces produits deviennent moins chers à l’export et son déséquilibre commercial diminue. Les mêmes effets se produisent de façon inversée dans le pays en excédent commercial : sa monnaie devient plus recherchée et elle s’apprécie. Mais si X est lié à ses partenaires dans une union monétaire, le prix de sa monnaie ne permet plus de rétablir l’équilibre de son commerce extérieur, et donc il n’y a que deux solutions : ou X se met en déflation, ou ses partenaires excédentaires augmentent l’inflation. Dans la vision keynésienne, les deux mécanismes sont complémentaires, les partenaires doivent trouver un compromis parce que l’excédent des uns et le déficit des autres sont les deux faces d’une même médaille (on ne peut pas être excédentaire si personne n’est en déficit). Aux coupes dans le pays déficitaire doit s’accompagner une expansion de la demande dans les pays en excédent. Mais la vision qui prédomine aujourd’hui est asymétrique : la seule bonne inflation est une inflation morte, c’est-à-dire à zéro, les pays en excédent sont des “bons élèves” et ce sont les “méchants” en déficit qui doivent se mettre en déflation, pour converger vers les gentils. Et que se passe-t-il si des pays, comme les PIGS, n’y arrivent pas ? Les recettes d’exportations diminuent et ils doivent s’endetter auprès de l’extérieur pour financer leurs importations. Les pays à plus forte inflation sont aussi ceux qui ont accumulé le plus de dette extérieure de 1999 à 2007 : la Grèce (+78% de points de PIB), le Portugal (+67%), l’Irlande (+65%) et l’Espagne (+62%). Avec la hausse de la dette les intérêts augmentent et on entre dans la spirale infernale : on s’endette auprès de l’extérieur pour payer les intérêts vers l’extérieur, le spread augmente et la crise se déclenche.
Le spectre de 1992
Et l’Italie ? Rossanda dit “Notre endettement est surtout interne”. Cela n’est plus vrai. Pensez-vous vraiment que les marchés s’intéressent à qui passe les nuits avec Berlusconi ? Vous pensez qu’ils s’inquiètent parce que la dette publique est “élevée” ? Mais cela fait 20 ans que notre dette publique dépasse les 100% du PIB et nos gouvernements passés, quoique moins folkloriques, ont été souvent plus instables. Ce n’est pas cela qui préoccupe les marchés : ce qui les préoccupe est qu’aujourd’hui, comme en 1992, notre endettement auprès de l’extérieur est en train d’augmenter, et que cette augmentation, comme en 1992, provient de la hausse des remboursements d’intérêts sur la dette extérieure, qui est pour l’essentiel une dette privée, contractée par les ménages et les entreprises (65% du passif extérieur de l’Italie est d’origine privée).
A qui profite le crime ?
Fondé sur l’asymétrie idéologique mercantiliste (les “bons élèves” ne doivent pas coopérer) et monétariste (inflation zéro) le choix politique de se priver de l’instrument du taux de change devient un instrument de lutte de classes. Si le taux de change est fixe, le poids de l’ajustement se transfère sur les prix des biens, qui peuvent diminuer soit en réduisant les coûts (ceux du travail puisque celui des matières premières ne dépend pas de nous) soit en augmentant la productivité. La précarité et la réduction des salaires sont au coin de la rue. La gauche qui veut l’Euro mais ne veut pas de Marchionne me fait un peu peine (note du traducteur : Sergio Marchionne, PDG de FIAT, très critiqué à l’époque par la gauche comme exemple de capitaliste prédateur). Celui qui n’entre pas en déflation accumule lde a dette extérieure, jusqu’à la crise, à la suite de laquelle, l’Etat, pour éviter l’effondrement des banques, reprend les dettes causées par les déséquilibres extérieurs et les transforment ainsi en dette publique. A la privatisation des profits suit la socialisation des pertes, avec l’avantage de pouvoir blâmer a posteriori les comptes publics. Le choix n’est donc pas d’entrer ou pas en déflation, mais plutôt d’entrer en déflation tout de suite ou plus tard. Un choix restreint, mais uniquement parce que la stupidité idéologique impose de se concentrer sur le symptôme (le déficit public, qui ne peut être corrigé qu’en taillant dans les dépenses), plutôt que sur la cause (le déséquilibre extérieur, qui pourrait être corrigé en coopérant). La réponse correcte à la demande de Rossanda “ n’y aurait-il pas eu une erreur quelque part ?” est donc celle donnée par elle-même. Non, il n’y a eu aucune erreur. Le but qu’on voulait atteindre, à savoir la “discipline” des travailleurs, a été atteint. Il ne sera pas “de gauche”, mais si vous voulez continuer à appeler “ gauche” des gouvernements “techniques” d’orientation démocrate-chrétienne, grand bien vous fasse ! Le manuel d’Acocella le dit clairement : le “taux de change fort” sert à discipliner les syndicats.
Plus d’Europe ?
Selon la théorie économique, une union monétaire peut tenir sans tension sur le chômage si les pays sont fiscalement intégrés, parce que cela facilite les transferts de ressources des pays en expansion vers ceux en récession. Une “solution” qui intervient en aval, c’est à dire qui atténue le symptôme, sans guérir la cause (les déséquilibres extérieurs). C’est le fameux “Plus d’Europe”. Un exemple : nous fêtons cette année le 150ème anniversaire de l’heureuse union monétaire, fiscale et politique de notre pays (qui a compté ses morts, comme toute union). “Plus d’Italie” nous l’avons eu, n’est-ce pas ? Mais 150 ans après, la convergence des prix entre les différentes régions n’est pas achevée et le Sud a un rapport entre endettement extérieur et PIB supérieur à 15%, c’est à dire que l’Italie du Sud survit en important des capitaux du reste du monde (en fait, surtout du reste de l’Italie). Après cinquante ans d’intégration fiscale dans l’Italie (monétairement et politiquement) unifiée, nous avons eu les chemises vertes en Italie du Nord : il suffirait de dix ans d’intégration fiscale dans la zone Euro, peut-être à coup d’Eurobonds pour avoir de nouveau les chemises brunes en Allemagne (note du traducteur : les chemises vertes sont l’uniforme des militants de la Ligue du Nord, le parti qui revendique la sécession du Nord de l’Italie). L’intégration fiscale n’est pas politiquement soutenable parce que personne ne veut payer pour les autres, surtout quand les médias, esclaves de l’asymétrie idéologique, bombardent le message que les autres sont des fainéants, peu productifs, et que c’est “de leur faute”. Qu’ils soient Grecs, Turcs, ou Juifs, nous savons comment cela va finir quand on nous dit que la faute est aux autres.
Deutschland über alles
Les solutions “en aval” des déséquilibres extérieurs sont politiquement insoutenables, mais les solutions “en amont” le sont aussi. Continuer avec l’Euro exigerait de sortir de l’asymétrie idéologique mercantiliste. Il faudrait prévoir des incitations symétriques pour revenir à la norme pour les pays qui ont dépassé par le haut ou par le bas un objectif d’inflation. La coordination dont parle Rossanda devrait être construite autour de cet objectif. Mais le poids des pays “vertueux” l’empêcherait. En effet, l’Euro est le succès de deux processus historiques. Rossanda voit le premier (la contre-attaque du capital pour récupérer le terrain perdu depuis les Trente glorieuses) mais pas le second : la lutte séculaire de l’Allemagne pour se doter d’un pré carré commercial. On s’extasie (à gauche et à droite) devant le succès de l’Allemagne, la “locomotive” de l’Europe, qui croît en captant la demande des pays émergents. Mais que disent les chiffres ? De 1999 à 2007, l’excédent commercial allemand a augmenté de 239 milliards de dollars, dont 156 réalisés en Europe, alors que le solde commercial avec la Chine s’est dégradé de 20 milliards (d’un déficit de -4 à un de -24). Les journalistes disent que l’Allemagne exporte en Orient et que c’est ainsi qu’elle soutient sa croissance. Les chiffres disent le contraire. C’est la demande des pays européens, drogués au taux de change fixe, qui soutient la croissance allemande. Et l’Allemagne ne renoncera pas à une asymétrie sur laquelle elle s’engraisse. Mais pourquoi les gouvernements “périphériques” se sont-ils fait embobiner par l’Allemagne ? Le manuel de Gandolfo le dit : la monnaie unique favorise une “illusion de politique économique” qui permet aux gouvernements de poursuivre des objectifs politiquement inacceptables, et de s’en sortir en prétendant qu’ils sont imposés par des instances supérieures (combien de fois avons-nous entendu “l’Europe nous demande de”... ?). La fin (de la lutte des classes inversée) justifie les moyens (l’ancrage à l’Allemagne).
La dévaluation rend aveugle
C’est un film déjà vu. Vous vous souvenez du SME “crédible” ? De 1987 à 1991 les taux de change des pays d’Europe sont restés fixes. En Italie l’inflation est montée de 4,7% à 6,2%, avec un prix du pétrole en chute (mais les taux de change fixes n’étaient donc pas censés dompter l’inflation ?). L’Allemagne voyageait sur une moyenne de 2%. La compétitivité italienne donc diminuait, l’endettement extérieur augmentait et après la récession américaine de 1991, l’Italie dut dévaluer. Dévaluation ! Essayez de dire ce mot à un intellectuel de gauche. Il rougira de toute sa pudeur virginale. Ce n’est pas sa faute. Pendant des décennies, on l’a bombardé avec le message que la dévaluation est comme la masturbation : une « sale chose », qui provoque un soulagement temporaire et stérile, et des dommages terribles à long terme. Il n’est pas anormal que dans un système avec un guide allemand le principe de Goebbels soit appliqué : il suffit de répéter assez un mensonge pour qu’il devienne une vérité. Mais que s’est-il passé après 1992 ? L’inflation a baissé d’un demi-point en 1993 et encore un demi-point en 1994. Le rapport dette extérieure/PIB a été divisé par deux en cinq ans (de -12 à -6 points de PIB). La facture énergétique s’est améliorée (de -1,1 à -1,0 point). Après le choc initial, l’Italie a cru à une moyenne de 2% de 1994 à 1997. La leçon sur les dommages de la dévaluation (cela génère de l’inflation, procure un soulagement seulement temporaire, on ne peut pas se le permettre quand on importe du pétrole) est fausse.
Irréversible ?
On dit que la dévaluation ne serait pas une solution et que les procédures de sortie ne sont pas prévues, donc... Donc quoi ? Qui est à ce point naïf pour ne pas voir que l’absence de procédure de sortie n’est qu’un expédient rhétorique, dont l’objectif est d’imprimer dans l’opinion publique l’idée d’une irréversibilité “naturelle” ou “technique” de ce qui est en fait choix humain et politique (et en tant que tel réversible). Bien sûr, la dévaluation rendrait plus coûteuse la dette définie en monnaie étrangère. Mais elle ferait passer d’une situation d’endettement extérieur à une situation de désendettement extérieur, offrant les ressources suffisantes pour payer les dettes, comme en 1992. Si cela ne suffisait pas, il resterait la possibilité du défaut. Prodi veut faire payer une partie de l’addition aux “grands investisseurs institutionnels” ? Bien : la façon la plus directe de le faire n’est pas d’émettre des Eurobonds qui “socialisent” les pertes au dépens de l’Allemagne (avec un risque réel de retour des chemises brunes) mais de déclarer, si c’est nécessaire, le défaut, comme l’ont déjà fait des pays qui n’ont pas été effacés de la géographie économique pour autant. C’est déjà arrivé et cela arrivera de nouveau. “Les marchés nous puniront, nous finirons écrasés !”. En voilà encore une idiotie. Pendant des décennies l’Italie a connu la croissance sans recourir au financement extérieur. C’est l’Euro qui, en écrasant les revenus et donc l’épargne des ménages, a conduit le pays à s’endetter auprès de l’étranger. L’épargne nationale brute, stable autour de 21% de 1980 à 1999, a diminué constamment depuis lors jusqu’à atteindre 16% de la richesse nationale. Dans la même période, les passifs financiers des ménages ont doublé de 40% à 80%. Remplaçons l’Euro et l’Italie aura moins besoin des marchés financiers alors que les marchés continueront à avoir besoin des 60 millions de consommateurs italiens.
Que la gauche ne fasse pas ce que fait la droite
De l’Euro nous sortirons, parce qu’à la fin l’Allemagne coupera la branche sur laquelle elle est assise. C’est à la gauche de se rendre compte de ce processus ou alors elle finira en déroute. Je ne parle pas des prochaines élections. Berlusconi s’en ira : 10 ans d’Euro ont créé des tensions telles que la boucherie sociale doit tourner à plein régime. Et les éclaboussures de sang se voient moins sur un tablier rouge. Il sera encore une fois concédé à la gauche de la Realpolitik de gérer la situation, parce qu’il existe une autre illusion de la politique économique, celle qui rend plus acceptable les politiques de droite si on les met en œuvre en disant être de gauche. Mais les électeurs commencent à deviner qu’on peut arrêter la boucherie sociale en sortant de l’Euro. Chère Rossanda, les ouvriers ne sont pas “égarés” comme tu le dis : ils sont seulement en train de comprendre. “Le péché et la honte ne restent pas cachés” dit l’esprit malin à Gretchen. Ainsi, après 20 ans de Realpolitik passés à tâtonner, les hommes politiques de gauche se retrouvent coincés entre la nécessité de dérouler le tapis rouge à la finance, et celle de justifier à leur électorat un choix fasciste, non pas tant pour ses conséquences de classe, mais pour le paternalisme avec lequel il est imposé. Ils s’exposent ainsi aux incursions des nombreuses Marine Le Pen qui font leur apparition dans les démocraties les plus accomplies, et ce sera aussi bientôt le cas chez nous. Parce que les politiques de droite, sur la longue période, avantagent seulement la droite. Mais je me rends compte que dans un pays dans lequel une législature suffit pour se faire une retraite dorée, la longue période peut ne pas être un problème pour les politiques, de droite et de gauche. Cela explique une telle unanimité de vues.
(…cet article parut le 23 aout 2011 sur « Il Manifesto », un journal de pseudo-gauche plus ou moins équivalent à Libération en France. A l’époque, la position de la soi-disante gauche italienne était formelle : on était dans une crise de dette publique due à la corruption de Berlusconi. L’euro, pour la gauche, n’y entrait pour rien : il ne pouvait être, lui, l’euro, qu’une bonne chose, car c’était la gauche qui l’avait proposé : les pères de l’Europe, les Altiero Spinelli, les Prodi, étaient de gauche, donc bons, parce que la gauche est bonne – quoi qu’elle fasse – et la droite mauvaise. Un message simple et efficace, qui n’avait qu’un défaut : il était faux, car l’euro, et la finance privée, favorisée par l’intégration financière sans contrôles, jouaient dans la crise un rôle majeur. En tant qu’intellectuel progressiste, c’est-à-dire, à ce que je croyais à l’époque, de gauche, je crus mon devoir intervenir dans le débat, en répondant à un article abominablement hypocrite que Rossana Rossanda, une icône de la gauche « de gauche », avait publié sur le Manifesto, pour souligner certains côtés du problème qui lui échappaient (à elle, comme à toute la gauche italienne) : bref, le fait que l’euro, dans sa qualité de projet de déflation des salaires, ne pouvait pas être considéré comme un régime économique « de gauche ». Une simple vérité qui était bien connue par les communistes italiens dans les années 1970 – comme je l’ai montré dans mon premier livre sur le déclin de l’euro – mais que leurs héritiers paraissaient avoir oublié.
En lisant mon article il faut se souvenir qu’à sa date (aout 2011) le gouvernement Monti était loin de paraitre (Monti aurait été fait sénateur à vie, et tout de suite après premier ministre, en novembre), Berlusconi paraissait inébranlable, l’Allemagne semblait un parangon de vertu et de santé économique, et personne ne nommait la dette privée comme source de la crise. C’est seulement en gardant cela à l’esprit que vous réussirez à comprendre pourquoi beaucoup de mes lecteurs prirent mes mots comme une gifle en pleine figure, qui les réveillait du sommeil dans lesquels la propagande les avait endormis, pour qu’ils rêvent le « rêve européen ». Les racontars de la propagande étaient rassurants : on donnait au peuple de la gauche un méchant (Berlusconi), qui avait le physique du rôle, et en plus il était du bon côté (c’est-à-dire, à droite !). Mais quelque chose clochait. Si la droite et sa corruption, sous forme de dette publique, étaient le mal, pourquoi l’Espagne ou l’Irlande se trouvaient en crise ? Mon article, comme vous l’aurez constaté, donnait une explication plus cohérente, qui n’avait qu’un défaut : obligeait ceux qui avaient aveuglement cru à l’euro à se prendre pour des idiots, et à revoir complétement leur attitude.
Ceux qui ont accepté ce défi m’ont après suivi sur ce blog, qui est devenu le premier blog d’économie en Italie, ce qui a contribué au succès de mes deux livres sur la crise, qui se sont vendu par dizaine des milliers. Ce succès est dû au simple, mais incontournable, fait que les prévisions de cet article se sont réalisées : Berlusconi a été remplacé par une suite de gouvernements techniques (les « bouchers au tablier rouge », comme je les appelais à l’époque), ces gouvernements ont failli car ils abordaient le problème du faux côté (comme je l’expliquais avant que cela ne se produise), le modèle allemand montre aujourd’hui tous ses limites (l’Allemagne a en effet presque entièrement scié la branche où elle est perché), les partis de droite ont profité des tensions sociales causées par l’euro (car, comme je le disais il y a quatre ans, l’euro est de droite, à savoir : il est contraire aux intérêt du travail, et les politiques de droite ne profitent qu’à la droite), etc.
Mon approche, tout en n'étant pas original (comme j’avais toute de suite expliqué à mes lecteurs), à l’époque paraissait hérétique, ce qui me valut maintes attaques personnelles, à la limite de la diffamation (et parfois au-delà de cette limite, ce dont les tribunaux italiens sont en train de s’occuper), avant de devenir, en mai 2013 la position officielle de la Bce (grâce à un papier de Vitor Constancio).
Il m’est pénible de remarquer, avec beaucoup d’amertume, que cette position, qui avait toujours été celle de la meilleure doctrine économique, est devenue, en septembre 2015, avec un retard qui serait ridicule s’il n’était pas tragique, et dont je me suis bien moqué sur le Fatto Quotidiano, la soi-disante « consensus view » d’un manipule d’opportunistes, qui se sont tus pendant des années, et qui maintenant commencent à émettre des petits brins de vérité, dans un essai désespéré, et voué à une faillite certaine, de sauver la mamelle à laquelle ils tètent : les institutions européennes, les mêmes qui financent leurs « think tanks ».
Si, au lieux de m’attaquer, ces collègues avaient décidé de dénoncer tout de suite les véritables raisons de la crise, et l’absurdité des politiques d’austérité, on aurait peut-être épargné tant des souffrances et tant d’horreur à nos frères européens. C’est pour les éviter que je me suis exposé il y a quatre ans dans le débat avec cet article. Il a fallu du courage pour l’écrire, mais il ne faut pas le surévaluer : ce n’était que le courage du désespoir. Je croyais, à l’époque, que personne n’aurait écouté mon cri de douleur. Par contre, beaucoup m’ont écouté, mais pas assez pour faire basculer les équilibres politiques dans la direction du bon sens. La propagande de Bruxelles empêche une issue rationnelle de la crise, car cette issue passe par une redéfinition radicale du rôle des institutions européennes actuelles. Et alors, qu’un sang impur abreuve nos sillons ! A cela aura mené cette « Europe » qui « nous donne la paix » ...)
L’economia esiste perché esiste lo scambio, ogni scambio presuppone l’esistenza di due parti, con interessi contrapposti: l’acquirente vuole spendere di meno, il venditore vuole guadagnare di più. Molte analisi dimenticano questo dato essenziale. Per contribuire a una lettura più equilibrata della realtà abbiamo aperto questo blog, ispirato al noto pensiero di Pippo: “è strano come una discesa vista dal basso somigli a una salita”. Una verità semplice, ma dalle applicazioni non banali...
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giovedì 26 novembre 2015
lunedì 23 novembre 2015
Colloque « L’EURO, UN ÉCHEC INÉLUCTABLE ? »
Voici M. Bagnai
dans toute sa splendeur, entouré d'une compagnie aussi prestigieuse que
compétente. Ecoutez-les tous, Smith reconnaîtra les siens (et Keynes les siens …) …
(…vous savez
combien cela commence à me lasser de parler de l’euro. Mais c’était un immense
plaisir de le faire en français, et, de plus, financé par le Parlement Européen !)
sabato 7 novembre 2015
Le plan C, ou « Splendeurs et misères de la gauche européenne »
Au colloque : « Personne ne croit dans
une Europe fédérale ! »
Je me trouve à
Rouen, la ville où tant de choses européenne se sont passées (comme dans toute
ville qui se trouve en Europe, d’ailleurs), à partir d’un certain procès, pour en venir à un certain colloque, qui est l’occasion de ma visite.
Deux événements
relativement lointains, mais qui ont en commun une forte présence de juristes,
et des débats fort intéressants.
On m’y avait
appelé pour décrire le processus de régionalisation en Italie, ce que j’ai fait
comme j’ai pu, avec l’aide des collègues membres de l’association a/simmetrie, que je préside en ce moment
(voici un peu de ce qu’on fait). Le but du colloque était en fait celui
de comparer les différentes expériences de décentralisation et régionalisation,
c’est-à-dire, en quelque sorte, de « fédération » des pouvoirs locaux
(qu’ils soient des états, comme aux Etats Unis, des régions, comment en Italie,
ou des cantons, comme en Suisse). On abordait des thèmes tels que la position
des Etats fédérés (voire des régions) par rapport à l’Etat fédéral (voire, à
l’Etat central), la position des Etats fédérés (voire, des régions) par rapport
aux collectivités infra-étatiques (départements, intercommunalités, métropoles,
capitales, communes…), etc. Les asymétries économiques y jouent un rôle majeur,
que ce soient sur le plan informatif, ou sur le plan des rapports de forces, ou
des règles de fonctionnement, et en effet presque tous les intervenants faisaient
référence à la notion d’asymétrie dans leurs exposés.
Après deux jours
de travaux, une chose me paraît évidente, et, en jouant une certaine naïveté (estote
ergo prudentes sicut serpentes et simplices sicut columbae), je ne renonce pas
à la faire remarquer à mes collègues :
« Chers
collègues, on a parlé de protection des minorités ethniques, j’espère donc que
vous allez accueillir avec tolérance cette question du seul économiste présent.
On a vu les problèmes de la régionalisation, et on peut dire qu’ils sont
largement communs à toutes les expériences qu’on a analysées : de la difficulté
de régler démocratiquement les conflits entre les différents niveaux de
gouvernements, à la difficulté de s’adapter au fait (historique et économique)
que les frontières changent, etc. On a vu, au même temps, qu’à ces problèmes
toujours égaux dans le temps et dans l’espace les différentes communautés ont
donné des solutions toujours différentes, surtout ici et maintenant, en Europe.
Ceci posé, ma question est la suivante. En tant qu’économiste j’assiste à la
crise de la zone euro, qui est le plus grand succès de la profession économique
– car cette profession avait bien prévu ce qui allait se passer. On me dit que
les difficultés économiques étaient en effet prévues, mais qu’on va les
résoudre en allant vers un état fédéral européen. Les Etats Unis d’Europe vont
nous sauver. La question est donc :
quel modèle de fédération intra-étatique vont choisir des états qui ont adopté
des modèles de fédération infra-étatique si différenciés ? »
Il faut que vous sachiez
que ce colloque était organisé par des juristes non seulement très compétents,
mais aussi très européistes (comme j’essaie de l’être moi-même, ainsi que le
témoigne mon obstination à m’exprimer dans une langue qui n’est pas ma langue
maternelle). Je m’attendais que cette question aurait causé une certaine gêne,
comme elle l’aurait fait sans faute si elle avait été posé en Italie, où le
mantra des EUE (Etats Unis d’Europe) est à la une (et à la deux, trois,
quatre…) de tous les médias en ce moment. Leur message est que nous sommes en
crise parce que nous n’avons pas cédé assez de souveraineté à l’Europe (quitte
à ne pas se demander non seulement si ceci serait vraiment une bonne chose,
mais, avant tout, qu’est-ce que c’est précisément que cette Europe – d’où ma
question). Pour nos journalistes, l’« Europe », c’est-à-dire
les EUE, à savoir, l’état fédéral européen, c’est la Terre promesse, c’est le
Paradis sur terre, où le loup allemand (qui a, comme vous savez, des allures de
berger) va se coucher à côté de la brebis grecque (ou de ce qui en reste), et
ensemble ils vont rêver l’Europe (qui à présent est rêve seulement pour
certains, et cauchemar pour tant d’autres). Douter de cela serait blasphème, en
Italie, et je m’attendais donc que ma question, qui provenait d’un réel
intérêt, puisse être interprétée comme une provocation.
Rien de tout
cela.
La réponse est
rapide, sereine, univoque (et aussi un peu patronising – je ne saurais pas le dire en français. Mais d’ailleurs
j’étais en minorité…) :
« Mais voyons, cher collègue ! Personne
ne croit aujourd’hui qu’un modèle fédéral puisse s’appliquer à l’échelle
européenne, ce ne serait pas soutenable ! »
Mes lecteurs vont
sourire en imaginant que quelqu’un ait pu penser de m’expliquer cela, à
moi !
Mais moi, qui
suis poli, je remercie, avec un sourire que mes
lecteurs connaissent, et en simulant même une certaine stupeur (je ne
voulais pas ôter à mes collègues le plaisir de m’avoir dit comme si c’était
nouveau quelque chose que je répète depuis cinq ans tous les jours à toutes les
heures), et je m’en vais au bistrot avec mon ami économiste, que les lecteurs
de ce blog connaissent bien.
Le lecteur italien
aura l’amabilité de retenir que dans un colloque de juristes européens et
européistes on donne comme un fait avéré et certain que l’idée d’état fédéral
européen soit una cagata
pazzesca (le lecteur français aura certainement compris).
Au bistrot : les cinq erreurs passées de la
gauche
Mon ami suit de
loin mon engagement, et il le partage, en tant qu’intellectuel de gauche. On
échange donc nos vues sur la situation. « Les choses ici ont changé »,
me dit, « et la Grèce a été un tournant, mais ça ne va pas durer
longtemps, et, en plus, ceci a pris un tour qui ne me plait pas. On parle de
plan B, je ne sais pas si tu en sais quelque chose… »
Là, je me
rappelle un mot de Ennio Flaiano, un grand (et grandement méconnu) intellectuel
pas de gauche italien (Google vous aidera) : « Io Borges lo leggevo
nel '50, adesso piace anche ai portieri » (je lisais Borges dans les
années ’50, maintenant il plait même aux concierges), et je lui réponds :
« Oui, bien-sûr que j’en sais quelque chose, tu peux l’imaginer. Moi je parlais de plan B il y a un an, avant que son utilité ne devienne évidente à nos « gauches » [note pour les lecteurs non-francophones : gauche signifie aussi maladroit]. Tu sauras certainement que dimanche prochain (le 15 novembre) il y aura à Paris un grand rassemblement de leaders de gauche pour présenter justement ce plan B ».
Et mon collègue
de répondre : « Non, vraiment je n’en savais rien ! »
« Tu vois
donc que cela commence bien ! Moi je le sais parce que un de ces leaders,
Stefano Fassina, qui vient de quitter le PD [note pour les lecteurs
francophones : je ne suis pas homophobe], devait participer à un débat que j’organise en Italie, et qui porte exactement sur ce que nos
amis les juristes ne nous ont pas expliqué, faute de temps, à savoir : si
un état fédéral n’est pas possible, comment va-t-on unir l’Europe, cette Europe
même que l’euro a si divisé ? Mais Stefano m’a posé un lapin pour se voir
avec Mélenchon, Lafontaine, et Varoufakis. Avec ce dernier, ça fait un peu
radeau de la Méduse, mais on verra… »
Et mon
collègue : « Mais, tu vois, ce qui ne me convient pas de
l’approche « plan B » c’est qu’au fond du fond du fond toute cette
histoire ne sert qu’à valider le plan A. C’est une stratégie très faible au
point de vue politique, car le discours, dans son essence, est qu’il faut
menacer avec un plan B l’Allemagne pour qu’elle nous octroie des conditions qui
nous permettent de survivre dans le status quo. Donc, l’objectif politique réel
de cette approche est le plan A. »
Et
moi : « Ecoute, j’ai écrit deux livres pour expliquer tout cela aux
italiens, et d’ailleurs Stefano est sorti du PD après les avoir lus. Il dit avoir compris grâce à
ton humble serviteur que dans l’euro aucune gauche n’est possible.
Mais il reste
toujours un peu en arrière.
En avril 2014, en
intervenant à mon colloque sur le plan B, il n’était pas convaincu du tout de la nécessité de ce dernier. Et
pourtant, avant les élections européennes parler de plan B pouvait avoir un
sens : le sens était de montrer aux électeurs qu’en dehors de l’euro il
n’y avait pas la catastrophe, et qu’on aurait pu gérer techniquement une
sortie, s’il y avait eu une majorité politique disposée à le faire. Mais
Stefano n’était pas d’accord, il parlait hyperinflation, à cette époque (et
j’ai montré sur des très bonnes
revues que ceci est une bêtise ; sans aller si loin, il suffit de se
rappeler que dès lors la devise italienne, qui se trouve malencontreusement à
être l’euro, a dévalué de presque 30% par rapport au dollar, sans qu’on ait eu
autre que de la déflation, qui est, comme toi et Stefano savez bien, le
contraire de l’inflation) !
La Grèce a fait
la différence, mais à mon sens ce n’était pas nécessaire d’attendre le massacre
d’un peuple entier pour changer d’avis, car ce massacre était prévisible, si
fait que je l’avais prévu, après avoir expliqué les raisons de mon scepticisme.
Tu as raison, la
logique de la menace est idiote, d’autant plus qu’on menace quelqu’un à fin
qu’il nous permette de rester dans un système où nous n’avons aucune chance de
survie ! Ceci n’est pas de la politique. Je me doute d’ailleurs que
quelqu’un qui n’a pas le courage de m’avouer qu’il me posait un lapin, ait le
courage de menacer Mme Merkel d’une façon crédible. Il est vrai que j’ai un
mauvais caractère (ce billet le prouve), mais je me considère moins redoutable
que Mme Merkel. En fait, ceci n’est que la dernière (pour le moment) dans une
longue série d’erreurs politiques que la gauche italienne « de gauche »
a commises. Je t’en fais une petite liste, car elles ne sont pas dépourvues
d’intérêt général. Le résumé est très rapide : mes amis gauches de la
gauche « de gauche » se sont trompés cinq fois : en attendant
Hollande, en attendant Schulz, en attendant Renzi, en attendant Tsipras, et en
attendant la catastrophe grecque. Et chaque fois je les avais prévenus que
c’était une erreur, comme je vais te montrer.
En attendant Hollande…
Premièrement, nos
ami de « gauche » se sont leurrés en 2012 que l’élection du camarade Hollande aurait
changé la donne en
Europe, en obligeant Mme Merkel à renoncer à l’austérité. Ceci était une
bêtise, et j’expliquai pourquoi tout de suite après cette élection (mais on ne m’aurait compris que beaucoup plus tard).
En attendant la social-démocratie allemande…
Deuxièmement, il
se sont leurrés en 2013 que les élections allemandes auraient changé la donne,
à savoir, que la victoire du camarade Schulz aurait conduit les allemands
sur le chemin de la social-démocratie, et donc de la solidarité entre
prolétariats européens. Mais ceci aussi était une bêtise, pour une raison que
j’avais expliqué bien avant, dans mon livre de 2012 (à p. 250), et qui est
maintenant évidente à tous. Il était idiot de penser qu’un tournant « à gauche »
de la politique allemande, même s’il s’était vérifié (ce qui était très
difficile), aurait pu changer quelque chose, car la classe politique allemande,
toute entière, avait, pendant toute la crise, menti à ses électeurs, en
rejetant la responsabilité de la crise seulement sur les peuples du Sud, avec
un racisme qui ne laissait pas bien espérer et qui était contraire à ce que les
données (et le vice-président de la BCE) nous disaient (notamment, que la crise
était une crise de dette privée due au comportement très
« imprudent » des banques du Nord). Une fois menti, les politiciens
devaient être cohérent, car si un parti, de n’importe quelle couleur, s’avisait
de dire qu’une attitude plus coopérative aurait été souhaitable, les membres du
parti opposé auraient pu le détruire en disant : « Voyez ce traitre
qui nous demande d’être gentils avec ces porcs, ces PIGS, ces paresseux qui ont
mis en danger par leur vice notre style de vie vertueux ! » Et c’est
exactement ce qui s’est produit, comme il se devait, lorsque le camarade Schulz a réprimandé son
camarade Tsipras, avec
une amertume qu’on aurait préféré ne pas voir, et ceci au moment même où le
« méchant » Schäuble était en train de proposer à la Grèce une sortie
assisté (qui ne put être réalisée du fait de l’opposition américaine).
En attendant Renzi…
Troisièmement,
ils se sont leurrés que l’Italie aurait pu changer la donne pendant le semestre
de présidence de l’Union Européenne. C’est en tout cas ce qui me dit Fassina
lorsqu’on se vit sur un plateau de télévision le 14 novembre 2013. Mais en Italie tous, et Stefano mieux que tant
d’autres, savent que la campagne électorale de Renzi a été soutenue par Algebris, ce même Algebris dont on a appris avec
très grande surprise (pas mienne : des autres !) qu’elle, avec peu
d’autres grande banques, influence les décisions de la BCE. Il est difficile, n’est-ce pas, que deux
marionnettes tirées par le même fil aillent en directions opposées ! Et en
fait Renzi fit un discours très courageux lors de l’ouverture du semestre, et il se poussa
jusqu’à reprocher à l’Allemagne d’avoir violé les
règles en première (ce
qui est un fait). Mais tout de suite après les banques, par Mme Merkel
interposée, lui dirent « tout beau ! » (plus exactement :
« tout peau ! »), et Renzi se mit couché, comme il était prévisible
(il est bien dressé).
La fin de
l’austérité reculait.
En attendant Tsipras…
Quatrièmement, il
se sont leurrés que la Grèce aurait pu changer la donne, car le couragueux
(c’est un lapsus, mais je le laisse car il est joli), pardon : le
courageux Simon Bolivar des Balkans, Tsipras, aurait fait basculer à gauche
l’axe de la politique européenne ! Ceci est encore plus idiots, et là,
vraiment, il m’a fallu aimer beaucoup le genre humain pour les écouter débiter
leurs conneries, pendant nombre de séminaires et de rencontres plus ou moins
publiques, sans leur jeter à la figure combien ils étaient cons. La bêtise
était double, dans ce cas. Deux détails échappaient à nos gauches amis. Le
premier est qu’un pays non banal, doué d’une force de frappe, et d’une
importance politique et économique bien majeure, notamment la France, n’avait
pas réussi à fléchir l’Allemagne. Comment pouvait-on espérer que la Grèce, un
pays petit, débiteur, affaibli par la crise plus que les autres, puisse y
parvenir ? Le deuxième détail est que Tsipras se disait contraire à
l’austérité, mais favorable à l’euro. Par cela, il se rendait complice des
politiques meurtrières de la BCE, comme tous ont vu après, et moi j’avais dit
avant.
La raison est
très simple, mais ça vaut toujours la peine de la répéter : lorsqu’une
situation de déséquilibre dans les échanges entre deux pays se produit, et donc
un pays devient débiteur d’un autre, il n’y a que deux solutions. La première
est la dévaluation du débiteur/réévaluation du créditeur, ce qu’on appelle la
dévaluation externe, c’est-à-dire, de la valeur extérieure de la monnaie (sa
valeur sur les marches des changes). Cette dévaluation a deux effets : (i)
les biens du débiteur deviennent plus avantageux pour le reste du monde et donc
ses exportations décollent, ce qui permet au débiteur de trouver des ressources
pour payer ses dettes ; (ii) et une partie de ces dettes peut être
remboursée en devise « faible » (la dévaluation donc revient à un
« haircut »). L’autre solution est la dévaluation interne,
c’est-à-dire l’austérité : par des coupes budgétaires et des hausses d’impôts
on détruit les revenus des citoyens, qui donc achètent moins et par cela
importent moins (ce qui réduit la nécessité de repérer des ressources
financières pour solder les importations) ; en même temps, l’austérité
fait flamber le chômage, ce qui exerce une pression sur les salaires (pour les
réduire, bien évidemment), ce qui, en principe, devrait rendre les bien
nationaux plus avantageux pour les acheteur étrangers, ce qui en principe
devrait faire décoller les exportations, ce qui en principe devrait permettre
au pays débiteur de trouver des ressources pour payer ses dettes. En principe,
car en réalité, puisque tous les pays appliquent des politiques pareilles au même
temps, tous les acheteurs dans tous les pays ont moins d’argent dans leurs
poches, et donc personne ne peut dépenser pour soutenir la reprise de
l’économie.
En défendant
l’euro Tsipras excluait le premier mécanisme (la dévaluation
« externe »). Donc, faute d’alternative, il était favorable au
deuxième, la dévaluation interne, c’est-à-dire l’austérité, même s’il se disait
contraire. Et en effet, même si les média (financé par les grandes banques) en
ont fait un héros triste, on n’a pas pu cacher qu’il
avait été guidé pendant toute la crise par les Etats Unis. Ces derniers
voulaient la Grèce dans l’OTAN, et donc dans l’euro. Il était en fait clair que
l’intransigeance allemande aurait forcé Tsipras de s’adresser à la Russie pour
ses nécessités financières immédiates en cas de sortie de l’euro. Tu vois donc
qu’il fallait être bien imbéciles pour s’attendre quelque chose de ce petit
bourgeois téléguidé, qui aura, en remercîment de son obéissance, un poste dans
une des prochaines Commissions Européenne (je suis prêt à un pari que tu
n’accepteras pas !).
En attendant la catastrophe grecque…
Mais ce n’est pas
fini ! Il y a eu encore une erreur, la cinquième, et toujours concernant
la Grèce. Après avoir cru que la Grèce aurait pu changer la donne, nos gauches
amis se sont leurrés que sa fin tragique aurait pu atteindre le même but. Plus
exactement, lorsqu’ils savaient déjà que l’euro ne pouvait pas marcher, et se
le disaient, et comprenaient qu’il n’y avait aucun espoir pour nos frères
grecques, ils ont cyniquement attendu une catastrophe inévitable, dans l’espoir
que cela puisse émouvoir les consciences. Mais là aussi il était facile de
prévoir que rien ne se serait passé. Bien au contraire ! Alors que les
autres peuples européens auraient dû se demander « qu’est-ce qu’elle en a
à foutre Mme Merkel avec les décisions d’un gouvernement souverain qui n’est
pas le sien ? », leur réaction a été comprise entre deux
extrêmes : d’un côté, le racisme abominable des imbéciles qui pensaient
« ces Grecques l’ont bien mérité ! » (par ailleurs, mon article
où j’expliquais que les
choses allaient autrement a été acclamé comme meilleurs article de 2015 à
la « Fête du web » italien) ; de l’autre côté, les idiots
résignés, qui se répètent : « L’euro est une bonne chose, si même les
grecques qui en sont massacré ne veulent pas y renoncer ! »
Et pourtant je
l’avais bien dit, dans mon livre de 2012, que « si on ne s’oppose pas à
l’euro, il n’y aura pas de limites à ce que l’on pourra nous faire » !
Ce que je n’avais pas prévu, car je ne peux pas
tout prévoir, était qu’il n’y aurait pas eu de limites à ce que nous aurons accepté. Cette absence de limites rend le système
instable : le capital financier va tirer la corde de la déflation jusqu’à
la casse, et la casse sera, comme toujours, une guerre mondiale (notre unique
espoir étant la présence d’armes nucléaires, qui pourraient peut-être
déconseiller un remède si extrême : mais l’escalade de provocations entre
Etats Unis et Russie montre que c’est par là que nous devrons passer…).
Au bistrot : la prochaine gauche erreur de la
« gauche »
« Le plan B
est aussi une erreur… »
Et mon
collègue : « Oui. Il faudrait un plan C, comme :
« couper ». On ne rentre pas dans une logique de menace, et on
commence simplement à raisonner sur comment dissoudre l’Union, en présentant
aux électeurs la sortie, et non pas la permanence « sous menace »,
comme objectif politique primaire».
Et
moi : « Je suis tout à fait d’accord, si fait que j’ai dit cela en public ! A un journaliste qui sur un plateau de
télévision me demandait « Qu’est-ce que vous feriez si vous étiez ministre
des finances ? » j’ai d’abord donné une très rapide leçon de droit
constitutionnel (c’est le premier ministre, non pas le ministre des finances,
qui définit la politique du gouvernement), et en suite j’ai dit que dans le
conseil des ministres j’aurais proposé (et je proposerai, au cas échéant) une
chose très simple : de communiquer à nos partenaires que pour ce qui
concerne l’Italie l’expérience de l’euro est terminée, et qu’on compterait sur
leur bon sens pour donner lieu à une solution coopérative. A l’instant même, on
appliquerait les mesures techniques décrite par Sapir,
Bootle,
et tant d’autres (tout est dans mes livres et ceux de Jacques, bien sûr). Il y
a eu plus de cinquante dissolutions d’union monétaires dans l’après-guerre, et ce qui sont sortis se
sont en général trouvés mieux. On sait quoi faire (je reviendrais sur
cela).
Je suis donc
convaincu comme toi que si avant les élections européennes un plan B pouvait
avoir un sens, maintenant c’est le plan C qu’il faut se proposer comme objectif
politique (et je vois qu’en Italie les partis communistes commencent à en prendre
conscience, si fait qu’ils ne peuvent plus se passer de m’écouter :
tu pourras apprécier que ma première questions à ces camarades a été :
« Que puis-je vous dire que vous ne sachiez déjà ? »).
Par contre, le
plan B proposé par la pseudo-gauche européenne a énormément de problèmes et
prépare une autre catastrophe politique des forces progressiste. Il n’est pas
difficile, et, encore une fois, il pourrait être très utile, de faire la liste
de ses défauts, qui sont dans leur essentiel quatre : le plan B s’affaiblit
au moment même où il valide automatiquement le plan A (comme tu l’as très bien
dit) ; le plan B est proposé par la gauche en très fort retard, ce qui oblige les
proposants, pour s’excuser, à délirer d'une « sortie de gauche » qui
invalide le plan B ; la sortie de gauche, à son tour, oblige à donner des messages très fourvoyants; finalement, le proposants du plan B ne
disposent pas d’un véritable plan, n'ont pas les compétences, parce-qu'ils n'ont pas voulu les avoir.
Voyons cela dans
le détail.
Le plan B valide le plan A comme véritable
objectif politique
Premièrement,
comme tu le disais, au moment même où l’on parle de Plan B on valide le Plan A,
à savoir la permanence dans l’union monétaire. On rentre donc dans le discours,
absolument trompeur (et que Fassina paraissait avoir lui-même abandonné), selon lequel une « autre
Europe » serait possible, avec un corollaire : on ne peut changer
« cette Europe » que de l’intérieur, en menaçant, d’une position de
faiblesse, le pays le plus fort. Mais (je me répète) cette logique, l’idée qui
puisse exister une Europe avec euro et sans austérité, est fautive. C’est
exactement la faute (si c’était une faute) qui a mené Tsipras à sa faillite (si
c’était une faillite, et non pas un succès, sous forme d’un fauteuil à
Bruxelles). Il est clair que lorsque on parle de plan B ce qui est proposé à
l’électeur comme désirable est le Plan A (une « autre Europe »). Par
définition, le Plan B c’est une échappatoire, c’est la sortie de secours, dont
on a finalement compris la nécessité, mais dont on préfère ne pas se servir,
car c’est si beau de rester assis dans le théâtre européen, à regarder le
spectacle de la déflation…
Ceci est
complètement idiot, je me répète.
Non seulement le
faible ne devrait pas s’aviser de menacer le fort (Grèce enseigne), mais, plus
en général, dans l’euro, qui est en son essence un accord de déflation
salariale (car l’absence de dévaluation externe implique la nécessité logique
de la dévaluation interne) il ne peut pas y avoir une place pour la gauche. Le
Plan A, c’est-à-dire l’euro et l’Union Européenne, est l’ennemi à combattre,
comme le dit très clairement Giorgio Cremaschi dans un des vidéos que je t’ai
montrés, non pas un objectif à poursuivre ! On ne peut pas mener une
bataille politique efficace si on n’a pas le courage de montrer clairement qui
est l’ennemi. La dimension économique, de plus, est très réductive. L’euro est
un danger pour la démocratie : les exemples de Grèce et Portugal devraient
être suffisants, mais ils ne le sont pas. Comment peut-on défendre, de
« gauche », un système où tout gouvernement démocratique est soumis
au chantage d’un bureaucrate non élu comme Draghi, qui peut mener au collapse
un pays en un tour de main, en décidant (en violation de son mandat) de fermer
ses banques ? L’euro c’est ça et dans le plan A on aurait ça. Les
proposants du plan B ne parlent jamais du fait que dans le plan A qui leur est
tant à cœur la Banque centrale serait toujours indépendante du gouvernement, et
ceci pour la simple et bonne raison qu’un gouvernement européen n’existe pas,
et que la Commission n’a pas une légitimation démocratique comparable à celle
des exécutifs nationaux. On peut se leurrer qu’un jour lointain on aura des
institutions démocratiques à l’échelle européenne. Mais pour le moment on ne
les a pas.
Est-ce donc pour
obtenir le privilège d’être à la merci de la BCE qu’il faut menacer l’Allemagne
avec un plan B ?
C’est ridicule.
L’ennemi de la
démocratie est l’indépendance de la Banque centrale. Mais à
« gauche » personne ne s’en inquiète, quoique ce thème, qui était le
thème central de mon livre de 2012, soit maintenant reconnu par des économistes
absolument orthodoxes tels que Summers :
« the pendulum has swung much too far regarding monetary neutrality,
central bank independence and the dangers of discretion. » Une remarque
qui n’est anodine qu’en apparence.
La « sortie à gauche » invalide le plan
B comme option politique (et elle est donc suicidaire)
Deuxièmement, la découverte
par la « gauche » de la nature radicalement antidémocratique de
l’euro, dont je viens d’expliquer le fondement et que je dénonce en Italie
depuis 2011, est tardive, et son essai de s’en excuser est suicidaire.
Tous les
politiciens de « gauche » qui nous parleront de Plan B dans les
prochaines semaines (et avant le prochain « tout peau ! ») ont
activement soutenu dans un passé récent le régime antidémocratique qui nous opprime : ceci est le cas de Fassina, avec lequel j’ai
maintes fois discuté, mais aussi et surtout de Mélenchon. Ces gens ont du
retard, ils n’ont pas vu, ou ils n’ont pas voulu voir. De ce fait, qui est
objectif, ils portent sur eux la responsabilité politiques et morale de tant de
souffrance, de tant de morts qu’on aurait pu, peut-être, éviter, si on avait su
prendre une position claire et nette à son temps. Il n’est jamais trop tard, on
pourrait dire, et c’est vrai. Mais le retard est flagrant. Dans le cas italien
il y a du pire : non seulement le retard, mais la trahison est flagrante,
et ceci parce-que on sait bien que les Grands Prêtres du Parti communiste
avaient bien clair déjà dans les années ’70 ce qu’un accord de taux de change
fixe entrainait pour les travailleurs italiens (Fassina l’a appris, dit-il,
grâce à mon livre, mais moi je l’avais appris grâce à Vladimiro Giacché, dont je te
conseille ce livre incontournable).
Juste pour te
donner trois exemples : (i) pendant une direction du Parti communiste qui eut
lieu le 12 décembre 1978, Luciano
Barca, un dirigeant très important du Parti, dit à propos du Système
Monétaire Européen – le précurseur de l’euro : « Europa o non Europa
questa resta la mascheratura di una politica di deflazione e recessione
antioperaia » (Europe ou pas, ceci reste la couverture d’une politique de
récession et déflation anti-ouvrière) ; (ii) ce jour même, dans son
discours à la Chambre des députés, un autre dirigeant communiste très réputé, Luigi
Spaventa, disait que le Système Monétaire Européen risquait de « configurarsi
come un'area di bassa pressione e di deflazione, nella quale la stabilità del
cambio viene perseguita a spese dello sviluppo dell'occupazione e del reddito »
(se présenter comme une zone de déflation dans laquelle la stabilité du taux
d’échange aurait été poursuivie au dépens du développement de l’emploi et des revenus), et ceci à cause
du fait que « non sembra mutato l'obiettivo di fondo della politica
economica tedesca: evitare il danno che potrebbe derivare alle esportazioni
tedesche da ripetute rivalutazioni del solo marco, ma non accettare di
promuovere uno sviluppo più rapido della domanda interna » (l’objectif de
fond de la politique allemande n’a pas changé : éviter le dommage qui
pourrait être causé aux exportations allemandes par des réévaluations répétées
du marc, sans accepter de promouvoir un développement plus rapide de la demande
interne) ; (iii) et le jour suivant, dans sa déclaration de vote contre
l’entrée de l’Italie dans le Système Monétaire Européen, Giorgio Napolitano,
qui récemment a été à deux reprise président de la République, et qui a
favorisé l’installation des gouvernements techniques qui ont poursuivi la
stabilité de l’euro « au dépens du développement de l’emploi et des
revenus »(je cite son ami), disait que l’idée que l’Italie « potrebbe
evitare sviluppi catastrofici solo con l’intervento di un vincolo esterno nella
forma di un rigoroso meccanismo di cambio » (pourrait éviter une
catastrophe seulement avec une contrainte extérieure sous forme d’un mécanisme
de taux de change rigoureux) fait “un grave torto a tutte le forze democratiche
italiane” (un tort à toutes les forces démocratiques italiennes).
Tout était là, et
ils savaient tout : que la contrainte monétaire mettait en danger la
démocratie ; que cette contrainte ne visait pas à empêcher à l’Italie de
dévaluer, mais à l’Allemagne de réévaluer (à savoir, d’avoir une monnaie
cohérente avec la force de son économie) ; que cette contrainte était un
instrument de lutte de classe, car elle aurait entrainé une déflation salariale
(la dévaluation interne, dont on a parlé), c’est-à-dire, aurait lésé les
intérêt des ouvriers, des employés, de la classe sociale que le Parti
communiste, et ses héritiers, en tant que partis de gauche, était censé
représenter et défendre.
Ils savaient.
Donc ils ont
trahi.
Ils ne sont pas
seulement des retardataires : ils sont des traitres, et ceci ne peut plus
être caché (en tout cas, en Italie ce n’est plus possible de le cacher).
La réaction
correcte, et « de gauche », à ce retard doublé d’une trahison serait
l’autocritique, serait de s’excuser, d’admettre qu’on a changé d’idée, et
d’expliquer pourquoi. La trahison on peut l’excuser : le monde était bien
différent à l’époque, et on pourrait dire qu’un système économique mis en place
lorsque l’inflation était une menace, n’a plus de sens maintenant, quand nous
sommes tous menacés par la déflation (vois Summers plus haut). Mais le retard a
été bien plus grave, car il a ouvert des espaces politiques immenses à la
droite, comme j’avais prévu en
aout 2011 sur « Le Manifesto » (c’est une espèce de
« Libération »). « Les
politiques de droite vont à l’avantage de la droite », j’écrivais.
Chômage et déflation salariale, dans mon monde, ne sont pas des politiques de
gauche. Leur conséquence (prévisible et prévue) a été la poussée des forces de
droite : le Front National ici, la Ligue du Nord chez nous. Ceci a causé
un autre retard, car pendant longtemps, si l’on disait ce que maintenant les
politiciens de pseudo-gauche commencent à dire, c’est-à-dire que l’euro est
dangereux pour la démocratie, exposait à une marginalisation, en Italie comme
(surtout) en France. En agissant ainsi, la
gauche se faisait dicter – par défaut – son agenda politique de la droite :
il ne fallait surtout pas dire que l’eau mouille, si Mme Le Pen ou Matteo
Salvini s’avisaient de le dire. Une attitude subalterne et conformiste qui a
causé beaucoup de problèmes et qui continue à en causer.
Car, une fois
parvenus à admettre la nécessité d’une option de sortie, pour
s’excuser de ne pas avoir écouté ceux qui comme moi, ou Jacques en France, en parlent
depuis des ans, les politiciens et certains économistes de gauche n’ont trouvé
rien de mieux que de dire que « leur » sortie serait meilleure que
celle des autres, parce qu’elle serait une « sortie à gauche ». Cette
histoire a commencé en Italie il y a deux ans (avec des côtés complétement
ridicules), et commence en France maintenant, car M. Mélenchon a besoin de se
refaire une virginité.
Mais tout ceci
est complétement idiot.
Comme l’ont dit
très bien Marino Badiale et Fabrizio Tringali en Italie, au moment même où l’on
admet qu’en sortant s’ouvrent des alternatives (gauche où droite), on déclare
que en restant dans l’euro on n’a pas d’alternative : c’est ce que Fassina
maintenant semble comprendre (pas de gauche dans l’euro, dit-il). Mais si ceci
est vrai, alors la logique du plan A/plan B se révèle fautive, car on déclare
que le plan A est intrinsèquement de droite, car dans le monde du plan A il n'y a pas de place pour la démocratie ! De ce fait, au moment même
où l’on commence à déblatérer de sortie à gauche, le plan B est invalidé comme
stratégie politique, car si l’on admet que des espaces de démocratie seraient possibles
seulement en dehors de l’euro, c’est bien évidemment au plan C qu’il faut
penser !
Ceci, bien sûr,
si on aime la démocratie.
La « sortie à gauche » conduit la gauche
à donner des messages politiques fourvoyants
Il est clair et
évident que la sortie de l’euro, comme toute situation dans laquelle les
rapports de forces entre classes sociales sont en jeux, peut être gérée de
plusieurs façons. Mais ceci est banal. Dans mon livre de 2012 j’explique, ainsi
que Jacques Sapir l’avait fait avant moi, que cette sortie devrait s’accompagner
de mesures de protection des revenus des employés, etc. En fait, il faudrait
que ce qui sont à gauche réapprennent à distinguer la contradiction principale
des contradictions secondaires. Après avoir accepté une subalternité de facto à la droite sur la contradiction principale (qu’on aurait pu
éviter en prenant une position claire il y a trois ou quatre ans), les essais
de « différenciation » de la « gauche » sur les
contradictions secondaires font plus de mal que de bien.
Par exemple, le
collègue italien le plus engagé sur le front de la sortie à gauche a avancé,
pour mettre en garde contre les danger d’une sortie mal conduite, l’argument que la fin de l’euro causerait (via inflation) une perte de pouvoir d’achat des employés.
C’est exactement
le même argument de n’importe quel banquier central. La question qu’il faudrait
se poser est donc : « Ce terrorisme sur l’inflation est-il justifié ?
Et pourquoi à gauche on avance, sous prétexte de protéger les travailleurs, des
arguments qui sont propres à la City ? »
La réponse est
que le terrorisme est injustifié, et pour ceci je donne trois arguments :
(i) la récente dévaluation de l’euro n’a amené aucune inflation en Italie (ni
en Europe). C’est la déflation qui a entrainé une perte de pouvoir d’achat des
travailleurs, pour des raisons que Keynes expliquait dans le Tract
on monetary reform et que j’ai résumé ici (bref :
si les prix diminuent, il faut que les salaires diminuent aussi, car autrement
l’entrepreneur voit ses marges se réduire, et va virer des travailleurs. C’est
ce qui est en train de se produire partout) ; (ii) jamais dans l’histoire des
pays occidentaux on a observé une chute des salaires réels comparables à l’entité
de la dévaluation nominale (je le montre ici) ;
(iii) le travail
scientifique par lequel le collègue pense démontrer qu’une dévaluation
affecte négativement la distribution du revenu, et donc la sortie de l’euro
serait dangereuse, a plusieurs faiblesses méthodologiques, et entre autres :
(a) il considère le taux de change bilatéral avec le dollar, même dans les cases
où, comme dans plusieurs crises de pays européens dans le SME, le taux de
change plus relevant pour le déséquilibres était celui du marc ; (b) il ne
se pose pas la question de qu’est-ce qui arrive dans le pays qui ont réévalué.
Sur le premier point, si on considère le taux de change effectif (c’est-à-dire une
moyenne des taux de changes des principaux partenaires commerciaux), ses résultats
s’évaporent : la distribution du revenu ne dépend plus du taux de change
(ce qui est parfaitement cohérent avec la littérature sur les déterminants de
la part du salaire dans le revenu, où le taux de change n’est quasiment jamais
pris en compte). Sur le deuxième point, il faut penser que si une dévaluation
endommage les travailleurs, alors une réévaluation devrait les favoriser. Mais
il n’en est rien. Si on inclut dans l’échantillon de notre ami de gauche des
pays qui ont réévalué en correspondance des dévaluations des autres pays
considérés, ses résultats s’évaporent encore une fois, et il n’est pas difficile
d’en comprendre la raison. Je l’ai montrée ici
par rapport à la crise du SME : on voit très bien qu’à l’occasion de cette
crise la part des salaires avait diminué partout. Il n’y a pas de lien
mécanique entre dévaluation et part des salaires (où salaire réel, c’est-à-dire
pouvoir d’achat distribué au travailleur).
Pourquoi donc
faire, en provenance de gauche, exactement le même terrorisme que les Banques
centrales font, en provenant (on suppose) de la direction opposée ? Mais
je viens de vous le dire : pour se donner une allure de gauche, pour dire
que « nous avons la sortie à gauche, celle des autres est dangereuse »
(même quand, lorsque la mienne ou celle de Jacques, prévoit l’indexation des
salaires !). Cette attitude a un danger politique évident, qui en Italie a
été déterminant (en sens négatif) : en faisant du terrorisme sur l’inflation,
les collègues qui prônent en Italie la sortie à gauche ont empêché une réflexion
sereine des syndicats. Ils ont ainsi pris sur eux une (autre) responsabilité
politique énorme, car ils ont confirmé les syndicats dans l’idée tout à fait
malsaine (et suicidaire) que le meilleur ami de l’employé soit une Banque
centrale indépendante qui contrôle l’inflation !
Il devrait donc être
clair comment le désir de se refaire une virginité « de gauche »
amène beaucoup de ceux qui se sont tus jusqu’à présent, en très grande partie
pour des raison d’opportunisme, à émettre des messages politiques très
fourvoyants. C’est une chose qu’il faudrait éviter, car on ne peut pas penser à
une issue démocratique de la crise qui ne passe pas par un rôle des syndicats,
et on ne peut penser d’impliquer les syndicats si on leur donne des fausses indications
sur la dynamique de l’inflation.
Le plan B assorti avec une sortie à gauche oblige
la gauche à s’adresser à des incompétents
Il est un fait qu’alors
que certains économistes ont commencé à prendre au sérieux l’option de sortie de
l’euro il y a cinq ans (où même avant), d’autres n’ont pas encore sérieusement
commencé à le faire, et ils sont tragiquement incompétents dans ce domaine. J’ai
donné ici un
exemple de cette incompétence, et on a vu à quoi cela a conduit. Ce n’est pas
de la faute aux économistes qui ont étudié cet argument si jusqu’à présent la
gauche n’a pas daigné les écouter. Continuer à ne pas les écouter maintenant,
pour s’adresser à des novices, sous prétexte que ces économistes ont été écouté
par la droite (et donc ne sont pas utilisable pour sortir à gauche), serait une
autre tragique erreur. Les communistes italiens, comme je t’ai montré, n’ont
pas (trop) donné dans ce panneau, mais ceci dépend peut-être du fait que l’histoire de
la sortie « à gauche » en Italie est désormais un peu vieillotte, et commence
à ennuyer tout le monde.
La sortie à gauche avec plan B décrédibilise la
gauche
Il y a un autre
effet à prendre en compte. Lorsque on parle de plan B, on l’a dit, on valide le
plan A, c’est-à-dire qu’on légitime, indirectement, l’idée que le meilleur serait
de rester dans l’Europe (bien-sûr, une « autre » Europe, à obtenir
par la menace). Mais lorsque on parle de sortie à gauche, on déclare que seule
la gauche serait à même de gérer comme il faut l’écroulement de ce système qu’elle
aurait prôné jusqu’au moment de sa fin. La question se pose (et c’est Alfredo D’Attorre
qui se l’est posée) de comment la gauche pourrait dire : « Bon,
camarades, nous vous avons dit jusqu’à présent que l’euro était bon, mais
maintenant qu’il s’est écroulé – ce qui démontre que nous avons eu tort – c’est
encore nous qui allons, par droit divin, vous guider vers la solution ! ».
Ce raisonnement ne tient pas debout. Si on valide le plan A, c’est-à-dire l’Europe
(soit directement, soit indirectement), lorsque ce plan faillira il sera très
difficile que les électeurs puissent faire confiance à qui l’a défendu contre
toute évidence. Il y a des effets de mémoire desquels il est difficile de se
passer en politique.
Que faudrait-il faire ?
Au lieux de déblatérer
de plan B et de sorties « à gauches » (dont, entre temps, la droite
fait semblant de s’être appropriée), il faudrait agir comme
je le disais aux camarades romains :
(i) Parler clairement,
et dire que l’euro et l’Union Européenne sont un projet impérialiste, antihistorique, antidémocratique (la Grèce devrait suffire comme exemple)
et contraire aux intérêts des travailleurs (et par cela d’une société plus
équitable et soutenable pour tous), et ce sont donc l’ennemi politique, un
ennemi politique qu’on ne peut pas reformer, mais seulement combattre.
(ii) S’excuser pour
les erreurs d’évaluations commises et pour le temps perdu.
(iii) Demander aux « pères
nobles » qui plus se sont exposés dans la défense de ce projet abominable
de faire un pas en arrière.
L’enjeu, pour la
gauche, est de réussir à parler non seulement à elle-même, mais d’élargir sa
base électorale. Elle ne pourra jamais aboutir à cela si elle ne se défait des
personnages imprésentables qui ont revendiqué comme un succès le soutien donné
à un projet dont on savait très bien (et eux-mêmes savaient très bien) que le
but était la déflation salariale et la destruction de l’état social.
Vont-ils le faire ?
Non : pourquoi devraient-ils écouter cette humble Cassandre, s’ils ne l’ont pas fait
pour cinq fois d’affilé ! Et quelles seront les conséquences de cet n-ième
erreur politique ? Mais exactement celles qu’on a vu jusqu’à présent. En l’absence
d’un message clair, le peuple de gauche va continuer à rêver d’une Europe qui n’existe
pas, parce qu’elle ne peut pas exister (voire, au début de ce long discours, l’avis
des collègues juristes). Ceci va retarder la formation d’une conscience de
classe. Entre temps, la droite va gagner encore plus de terrain, et il est
clair qu’elle va l’employer à l’avantage d’elle-même, et de ses mandants. En
déblatérant des mérites d’une sortie à gauche, dont elle ne sait rien, parce que elle n’a fait rien pendant les dernières années pour s’y préparer, la gauche va
rendre concret le danger d’une sortie géré par la droite. Peu à peu le souvenir
de la Grèce va s’affaiblir, mais d’autres problèmes se présenteront (un exemple :
le Portugal). Suite, il y aura une autre crise : le problème de la Grèce n’est
pas résolu du tout, et surtout ce sont les Etats Unis, les vrais, qui n’ont pas
résolu leurs problèmes. La nature des nôtres (c’est-à-dire, la criminalité de
la monnaie unique) est de plus en plus difficile à cacher. Il s’en suit que
ceux qui auront essayé de proposer, jusqu’à la fin, l’idée qu’une autre Europe
serait possible, seront balayé par l’histoire droit dans ses poubelles.
Ceci ouvre à des
scenarii très critiques, où une débouché violent et autoritaire n’est pas à
exclure.
Tant nous aura
couté la trahison et le silence de cette « gauche » qui s’est tue
lorsqu’elle savait tout, et qui parle trop aujourd’hui, quand il lui faudrait plutôt
écouter ! »
Moi aussi j’ai
parlé trop. Mon cœur était trop gros, il fallait que je m’épanche, et c’était
malheureusement avec vous. Et maintenant, vous ayant fait part de cette longue
discussion avec mon ami, je sors. Je suis à Paris, il fait doux, je suis seul :
c’est déjà un début de solution ! Il me semble correcte de vous prévenir qu’en
sortant je vais aller à droite : on m’attend à l’ile St Louis, et si je
sortais à gauche il me faudrait faire environ 40000 kilomètres à pied (et à la
nage) pour y arriver. C’est juste pour revenir sur un point : sortir « à
gauche » peut se révéler une terrible perte de temps…
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